J’ai rencontré une maman. La maman d’une petite fille extraordinaire. Une petite fille qui avait très vite compris à quoi servait l’école. Et qui avait aussi compris que l’école ne lui disait pas toute la vérité et n’était pas toujours logique. La petite fille était plus intelligente que l’école et ses problèmes ne faisaient que commencer.

L’histoire de cette petite fille commence à l’école maternelle. Elle est un peu différente des autres. Elle ne veut pas dessiner ni écrire. Mais elle sait déjà lire !Affolement général : la maîtresse, le directeur de l’école puis les parents par contagion. A l’école, on s’inquiète à juste titre de tout dysfonctionnement. C’est rassurant. A l’école, on n’aime pas les enfants différents. C’est inquiétant.

Psy, spécialiste, pédo-spécialiste, psycho-spécialiste… tout va bien dans le cerveau de cette petite fille. Et tout va bien pour les fonctions motrices de cette petite fille. Elle n’a juste pas envie d’écrire. Personne ne lui demande pourquoi.

La petite fille entre à l’école primaire. Bon… c’est pas l’tout, comme on dit à Lyon, mais va falloir faire un effort, petite ! A l’école primaire, on apprend à lire et on valide qu’on sait lire en écrivant. On donne du sens à des traits, des courbes et des points : ce sont des lettres qui, assemblées, forment des mots. Des mots qui, assemblés, forment des phrases, des récits, des livres entiers.

Cette petite fille est intelligente. Intelligente au sens de Piaget (qui est ma définition préférée !) : elle sait s’adapter. Et elle s’adapte à son environnement avec facilité et finesse. Elle se saisit de son stylo-bille et commence à tracer des lettres. Puis des mots au son de la dictée. Puis des phrases dans une très courte rédaction qui lui est demandée à propos des vacances de Noël.

Son tracé n’est pas très assuré. Ses mots ne sont toujours très lisibles. Mais « ça fait le job », comme on dit chez les commerciaux. La maîtresse est contente. Les parents sont contents. La petite fille est contente. Enfin… presque !

Parce qu’elle observe ce qui l’entoure. Et remarque avec justesse et pertinence que plus personne autour d’elle n’écrit avec un stylo. Tout le monde tape sur un clavier. Et elle, elle adore le bruit et le contact des touches. Si l’écriture lui est difficile (certes, elle n’a pas de problèmes moteurs, mais elle n’a pas la dextérité attendue pour une enfant de son âge) et déplaisante (elle n’aime pas écrire avec un stylo), elle a plaisir à écrire sur un clavier. un clavier d’ordinateur, de tablette, de téléphone.

Elle SAIT qu’elle a le moyen de répondre aux exigences de son CP : elle peut tout écrire sur une tablette ou un ordinateur. Elle elle ne comprend pas pourquoi elle ne peut pas le faire.

Moi, j’ai deux mots fétiches dans la vie. Deux mots que je pourrais me faire tatouer tellement ils sont puissants dans ma vie et m’ont toujours guidée. Un de ces mots est :  OBJECTIF.

Parce que c’est bien ça dont il s’agit : QUEL EST L’OBJECTIF ???
QUEL EST L’OBJECTIF D’ÉCRIRE UNE DICTÉE ? Selon moi, il s’agit de valider la connaissance de l’orthographe et la maîtrise de la grammaire.
QUEL EST L’OBJECTIF D’ÉCRIRE UNE RÉDACTION ? Selon moi, il s’agit de valider la capacité à construire une histoire, l’habilité de la syntaxe, la connaissance de l’orthographe et la maîtrise de la grammaire.
NON ??!! Dans ces deux situations, il ne me semble pas que l’OBJECTIF PRINCIPAL soit de valider que l’on sait tenir un crayon pour former des lettres. Je me trompe… ou bien  ?!

 

Ne vous méprenez pas… je ne dis pas qu’il est inutile d’apprendre à écrire avec nos petits doigts. Ce n’est pas ce que je défends. Ce que je défends, c’est le point de vue de cette petite fille qui est plus pertinente que moi. Elle écrit sans faute, elle est même plutôt douée en rédaction et elle aime la lecture. Elle a compris l’objectif de l’école : apprendre à lire et à écrire. Elle ne comprend pas les modalités de validation de cet apprentissage. Elle a une logique implacable ! « Je sais lire. Je sais écrire. » Elle a atteint l’objectif.

Pour cette année de CP, elle a l’intelligence de s’adapter à son environnement et se force à écrire « avec les doigts ».

Un peu plus loin dans son parcours d’école primaire, l’intelligence de cette petite fille se révèle encore plus puissante. Et les problèmes qu’elle cause à son maître et à ses parents sont aussi plus importants. Elle refuse de réciter ses leçons en classe.

Nouvelle convocation des parents. Nouvelles investigations entreprises pour comprendre son comportement. Psy, spécialiste, pédo-spécialiste, psycho-spécialiste… tout va bien dans le cerveau de cette petite fille. Elle a une explication implacable et rationnelle. Personne ne la lui demande.

Et moi, je souris de bonheur en écoutant l’explication de cette petite fille que me rapporte sa maman : « Mais je sais la leçon, Maman. J’ai pas besoin de le montrer ».

L’intelligence de tout comprendre prend parfois le pas sur celle de s’adapter en se fondant dans le décor. Ce n’est plus possible de faire semblant pour cette petite fille. ELLE A COMPRIS. Elle a compris quel était l’objectif de l’école. L’absurde de la situation prend le pas sur la capacité d’adaptation : la pensée logique et rationnelle de cette petite fille l’empêche de jouer un jeu qui n’a pas de sens pour elle. Et pour toute intelligence rationnelle et logique (si nous, adultes, étions parfaitement honnêtes, logiques et rationnels).

QUEL EST L’OBJECTIF DE L’ÉCOLE ? Selon moi, il s’agit d’apprendre des choses. Non ?!

 

Quand on prend le temps d’interroger cette petite fille, on se rend compte qu’elle sait tout. A quoi sert l’école, ses leçons de maths, sa poésie, le cours d’histoire… Elle a travaillé et a tout appris. Elle sait aussi que son travail d’élève est de SAVOIR. Pas de régurgiter ce qu’elle a appris.

Alors là… vous allez me dire… Boîte Crânienne, tu pousses le bouchon un peu loin ! Et vous aurez certainement raison. Comment voulez-vous valider les connaissances d’un élève sans l’interroger ? Pas faux… Et vous pourriez même ajouter qu’un des rôles de l’école est la socialisation et l’apprentissage des règles sociales. Pas faux non plus…

Pas faux… mais pas tout à fait !
– Soyons purement logiques. Froidement logiques. Quel est l’objectif ? Apprendre des choses. Si je les ai apprises, j’ai rempli ma mission d’élève. Basta !
– Je pense que la fonction première de l’école est de transmettre des connaissances et si je suis consciente de sa dimension socialisante, je pense qu’elle se trouve dans d’autres sphères telles que les activités extra-scolaires par exemple. Selon moi, l’objectif principal de l’école est de donner de la connaissance à ses élèves.

Je garde en mémoire la réaction de cette maman quand je lui dis « Elle a tout compris, votre fille, en fait : elle a compris que l’objectif de l’école est d’apprendre. C’est ce qu’elle fait. Pas de recracher les connaissances. Elle est puissamment logique. » Elle me regarde avec un demi-sourire espiègle : « Je sais bien… Mais ce n’est pas ce qu’on lui demande à l’école ! ». Je crois déceler une pointe de fierté et d’amusement cocasse.

Alors… moi qui n’ai pas d’enfants, j’aurais adoré avoir un enfant comme cette petite fille. Parce qu’elle est intelligente, pertinente et puissamment brillante. Elle a tout compris. Tout saisi d’un clignement de cil. Bien-sûr, c’est difficile d’être la maman de cette petite fille : elle ne rentre pas dans le moule, elle se met en marge à l’école et elle rencontre des difficultés d’intégration dans notre système scolaire. Bien-sûr que ça doit être compliqué…

Mais je serais pétrie d’admiration pour cette enfant plus intelligente que l’école. Cette enfant plus intelligente que moi. Cette enfant qui me forcerait à réfléchir au sens des choses et à interroger ce qui me semble défini et immuable. Une enfant… philosophe ?!

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